Fillon et le discours sur les élites – en travail

Maxime Tandonnet est un des observateurs les plus attachants de l’univers Internet. Ancien conseiller de M Sarkozy, mais aussi Haut-Fonctionnaire – il faut du courage dans l’actuelle fonction publique ! – il est aujourd’hui l’un des chroniqueurs les plus appréciés du Figaro et d’Atlantico. Mais plus important il anime un blog que l’on ne peut que recommander : car il y a réussi l’exploit d’en faire un lieu de discussion modérée, respectée où l’on peut réellement voir réagir et discuter dans la tolérance des participants de tous les bords de la droite et du centre. Oui, cela existe, même sur Internettandonnet

Cette exception tient en partie aux positions courageuses de Maxime Tandonnet, dont l’angle d’attaque aujourd’hui est d’ordre constitutionnel (il plaide le retour à l’esprit de la Vème). Ce n’est pas à un admirateur de Locke que cela forcément déplaira, même si nous ne sommes pas forcément toujours d’accord. A preuve la récente tribune qu’il publie dans Figaro Vox en forme de bilan de l’année 2016. Je voudrais préciser en quoi

2016, un mouvement populiste uniforme ?

Peut-être après tout s’agit-il d’une figure obligée : il faut toujours écrire quelque chose à chaque fin d’année. C’est pourquoi M Tandonnet,  tente ici de tirer un bilan synthétique de 2016 mais de façon si schématique qu’on peut se demander s’il ne s’abuse pas lui-même. L’axe de la tribune est lisible dans le titre : « Pour la première fois, dit-il, les «peuples d’en bas» ont pris l’ascendant pour la première fois sur « ceux d’en haut ». Cela veut dire que son propos est de plaider le caractère nouveau et très spectaculaire des événements qui se sont produits dans l’année 2016 : le Brexit, la montée de l’Allianz für Deutschland, Trump et d’autres : il s’agirait d’un même événement et qui aurait changé la donne politique de ce début de siècle. Et il en voit l’unité dans une opposition commune du peuple aux élites. « Les premiers cultivent une vision axée sur l’ouverture des frontières, la mobilité planétaire, la valorisation des minorités et de la société multiculturelle. Les seconds s’accrochent à la nation, aux frontières, à leurs traditions et modes de vie, comme repères dans un monde en ébullition. 2016 a été dominée par cet affrontement entre «mondialisation» et «populisme» selon les termes qu’il est convenu d’utiliser. Dans cette lutte de plus en plus tranchée, les «peuples d’en bas» ont pris l’ascendant pour la première fois ».

Un commentaire de ce type aurait fait largement scandale il y a quelques années. Mais aujourd’hui on a le sentiment d’une banalité : c’est un secret de polichinelle, il est largement admis par la plupart des observateurs, même ceux qui sacrifient encore au politiquement correct. Pour le dire d’un trait, « l’histoire d’amour » du peuple et des élites est vraisemblablement majoritaire dans les salles de rédaction.

Cela en soi, ne saurait être reproché à M Tandonnet. Il ferait partie dans ce cas de ceux qui ont vu juste avant les autres. Mais quand même , cette analyse pose un petit peu problème. On la prend même un peu trop vite pour un fait acquis : de plus en plus en effet – et c’est le cas dans l’article – on tend à faire de cette opposition une tendance politique, et même une tendance générale en Occident. A l’image , inversée certes, mais à l’image quand même des marxistes. Partant de là, la tentation est forte de faire du phénomène Fillon un avatar de cette tendance « au populisme ».  Et c’est malheureusement ce que fait M Tandonnet. Largement à tort

Fillon est-il populiste ?

En effet si le terme populisme a un sens – qu’on l’emploie ou non , par exemple par pudeur – c’est pour souligner un phénomène d’extériorité par rapport au cadre politique dominant. En France par exemple serait née « dans le peuple » une opposition des perdants à une France-des-gagnants, en entendant sous ce terme aussi bien ceux qui occupent le pouvoir ( réel ou culturel) que  ceux qui sont les plus aisés. C’est la raison pour laquelle le populisme fait peur. Car on suppose qu’il rassemble les gens « d’en bas »  sous le principe de l’hostilité brute à ceux « d’en haut », ou de la récrimination peu raisonnée envers leur comportement. Une attitude qui serait alors la proie de toutes les démagogies : celle de la pêche à la ligne comme celle de l’extrême droite. C’est pourquoi l’on associe souvent montée du populisme et rejet de la forme démocratique actuelle

Or il n’y a rien de cela dans le phénomène Fillon et c’est par là qu’il est original. D’une part il rassemble la partie de la droite la mieux intégrée dans le jeu politique. Ne l’oublions pas, ce sont les députés LR qui sont Fillonistes, alors que pendant très longtemps la base a été Sarkozyste – ce qui explique au demeurant la tentative de putsch manquée de J.F. Copé. Le phénomène est le même au demeurant en Angleterre, où le Parlement est encore majoritairement pour le « remain ». De plus il est clair que le vote Fillon est composé de gens plus aisés que la moyenne, souvent retraités. Il s’accompagne enfin d’un mouvement d’insertion dans le jeu électoral comme en témoigne la très forte mobilisation des primaires et même le récent mouvement d’inscription « de fin d’année » que les observateurs corrèlent justement à ces primaires

Il est donc erroné d’assimiler le phénomène Fillon à un rejet des élites. Et s’il fallait une preuve de la très grave crise des médias américains, l’article du New York Times en serait la preuve flagrante

L’intervention des Chrétiens

Evidemment Maxime Tandonnet n’est pas aveugle à ce point. La formule qu’il emploie à propos de Fillon montre qu’il sent bien qu’on ne peut pas l’assimiler au Brexit. Mais il met en avant deux arguments dont le premier mérite d’être souligné « les électeurs dit-il ont choisi de bousculer les pronostics et de plébisciter une personnalité marquée par la sobriété, le sérieux d’un programme, la générosité de son appel en faveur des chrétiens d’orient dont la communauté, victime de violences barbares, est en cours de destruction. ». En clair le choix de Fillon renverrait à un choix relatif à la vie politique ( un « rejet de l’hypermédiatisation), joint à un sentiment de solidarité chrétienne . Ce sentiment , étant clairement « interclassiste » comme on dit chez les Marxistes, on pourrait donc l’assimiler à un sentiment national qui rejoindrait par là « cette révolte populaire »

En argumentant de la sorte M.T. met le doigt sur deux éléments importants. L’attitude raisonnable de Fillon, qui tranche notamment avec celle de Sarkozy, et la dimension catholique qu’a pris parfois le vote Fillon. Mais sous sa plume il s’agit d’un véritable tour de passe-passe, voire même d’un étrange reflet de l’an
alyse bien pâle que l’on retrouve chez L Joffrin. Répondons point par point. Il est vrai que Fillon a reçu l’appui de sens commun, vrai aussi qu’il est entré en phase avec une certaine reaffirmation de la culture catholique dans une fraction de la population. Mais cela n’est pas une explication de l’étrange « mobilisation pour Fillon »

D’une part il n’est pas vrai que ce que Joffrin appelle la réaction catholique soit le moteur premier du vote Fillon . Rappelons à ce propos que la Manif pour tous a récemment tenté de remobiliser ses troupes, mais sans y parvenir de façon significative : cela veut dire que la GPA inquiète, mais pas au point de cristalliser un vote. Et on voit mal ce que Fillon a pu gagner dans son attitude – en fait très modérée – sur ce dossier. C’est ailleurs qu’il faut voir l’action de sens commun. De même en est-il de ce fameux regain de catholicisme que M.T. assimile un peu vite à de la solidarité avec les chrétiens d’orient : si tel était le cas, les mobilisations en leur faveur n’auraient pas été si faméliques. Et on a véritablement le sentiment que M.T . prend ses désirs pour des réalité.

Derrière le vote Fillon, non pas une révolte, mais une politisation des contribuables

La vérité est ailleurs , elle est dans ce que le vote Fillon reflète un mouvement de politisation profond dans une partie de la population française, mais qui déplait à un point tel que l’on ne veut pas le regarder : car il touche une fraction plutôt aisée de français – disons les couches moyennes et supérieures – et qu’il concerne la fonction  honnie de contribuables

Qu’est-ce à dire ? Il faut partir de ce fait qui nous rapproche quand même beaucoup plus de l’URSS de la belle époque, que du libéralisme sauvage : l’état draine aujourd’hui 57, à 58 % de la richesse produite. Mais il ne s’agit pas que d’un chiffre : il s’agit in concreto d’une fiscalité, et surtout du mouvement récent de la fiscalité. Non seulement la fiscalité est extrêmement forte chez nous, mais elle est fortement concentrée chez une même catégorie de la population, la même justement que les électeurs de Fillon. Ne l’oublions pas, la majorité des ménages ne paye pas l’impôt sur le revenu. Or cet aspect s’est considérablement durci chez Hollande détruisant au passage le principe même de la fiscalité dans une démocratie : le fait qu’elle serve à faire fonctionner l’Etat et non à redistribuer. Pour le dire autrement, l’état a rompu le consentement fiscal, vital pour une démocratie. Car c’est une seule catégorie de français qui a payé la note des déficits de l’Etat ( par décence nous laissons de côté les arguments mis en avant par les socialistes)

S’il y a eu succès du vote Fillon c’est alors là qu’il faut le chercher et cela entraine deux conclusions. Cela veut dire d’abord qu’il y a un sentiment d’injustice dans cette catégorie de la population, nourrie d’hostilité au PS et aux médias, malgré le virage du CICE ( qui a de fait concentré les ponctions sur les ménages ! ). Pour le dire autrement, aveuglé par le cirque médiatique des frondeurs, on n’a pas vu que la politique de Hollande restait « à gauche » sur cet aspect. Mais parler de sentiment d’injustice ne suffit pas. Tout au plus cela expliquerait un vote pour Sarkozy dont l’hostilité à la France de Bercy est largement connue, ou un vote pour Juppé réputé le plus à même de combattre le PS. S’il y a eu vote pour Fillon, c’est que ce sentiment s’est transformé en conscience politique : au sens où l’on a pris conscience – enfin !! – de l’existence d’un système étatique derrière ces ponctions fiscales, un système où la dépense de l’Etat est la règle et nourrit la croissance de la fiscalité. La chose est pourtant bien connue. Fondamentalement c’est contre cela qu’on a voté Fillon et vraisemblablement pour la première fois ( de façon significative) depuis de longues décennies. Autrement, là où le programme de Fillon était moqué sur le thème : on ne gagne pas les élections en voulant supprimer des fonctionnaires ( Sarkozy), on a voté pour un programme qui se donne les moyens de changer les choses et pour un candidat dont le comportement présente des garanties.

Là est le secret du vote Fillon : il a cristallisé un mouvement de politisation né avec la « révolte fiscale » et qui lorsqu’il a entrevu un débouché politique – disons en Octobre – s’y est littéralement engouffré… comme Fillon l’avait quand même prévu !

La question des catholiques et de la Nation  

Evidemment nous sommes conscients, en écrivant cela,  de décevoir bien des lecteurs de M Tandonnet. L’économie se porte mal y compris à droite, et la seule chose qui soit admise dans les médias à ce sujet est la longue plainte sur le peuple marginalisé par la « mondialisation libérale ». Parlez-moi de Nation, de solidarité généreuse mais pas de choses aussi vulgaires que la fiscalité. Et surtout par de ces millions de retraités, lesquels, on le reconnaîtra, sont assez peu populistes. Ou pour paraphraser presque M Tandonnet : « je ne veux voir que le bleu/blanc/rouge chez Fillon, ce qui ressemble en lui au général ».

Il s’agit là d’un véritable contresens.

Car ce qu’on ne voit pas – et il faut dire qu’un siècle de marxisme est passé par là –  c’est que la question de la fiscalité est la question politique par excellence. Et en démocratie elle s’accompagne forcément d’un regard responsable sur la politique de l’Etat : car elle touche automatiquement à une orientation globale d’un Etat, ou d’une politique. On ne peut être populiste quand on est un contribuable pressuré, car on est confronté aux enjeux du pays, même et surtout si on ne le veut pas. N’oublions pas que la révolution française s’est faite d’abord sur cette question (mais là encore un siècle de profs d’histoire marxistes nous  l’ont fait oublier).

Et c’est ici qu’intervient la dimension idéologique voire même culturelle

En fait ce qui s’est passé avec Fillon c’est une conjonction entre deux types de préoccupations : ce mouvement de contribuables en voie de politisation, et un courant conservateur pour qui la logique de l’Etat actuel est quelque part destructrice de la société. Et c’est sur ce point (seulement) qu’il a été aidé par « Sens commun » – très intelligemment au demeurant. Que ce mouvement culturel se manifeste en France, c’est ce que nous expliquent à longueur d’articles les nouveaux intellectuels médiatiques que sont Le Goff, Delsol, Strauch Bonart etc…  Qu’il soit « en ligne » avec le (léger) renouveau du catholicisme culturel se comprend aisément. Nous y reviendrons.

Mais réduire l’un à l’autre, voire cacher l’un par l’autre c’est se raconter des belles histoires. C’est ignorer tout simplement que l’économie fait partie de la culture en occident.

La vérité et le courage de la dire

La question qui se pose dans ces conditions est celle de l’avenir de ce courant.

Et tout d’abord de savoir s’il peut gagner les élections. Car si notre analyse est juste, elle signifie qu’une partie essentielle de la population, et de ce qu’on appelle les couches populaires, ne se reconnaît pas dans ce courant. Du moins pas encore. Certains sondages en sont d’ailleurs le reflet. Les 35 heures sont encore populaires, comme la retraite à 60 ans. Et l’on pourrait se demander s’il ne va pas y avoir cristallisation de cette opposition

Pour ce qui est des élections, ce n’est pas le plus probable. Car même s’il n’est pas majoritaire, constatons simplement que Fillon est aujourd’hui le seul porteur d’un programme crédible, en entendant deux idées derrière ce terme : un programme politique de gouvernement – et pas seulement de protestation – et une base politique significative. Adéquation que le PS est en train de perdre, et que ni Le Pen ni Mélenchon ne sont en mesure d’obtenir à court terme. Nous n’en voulons pour preuve que la tension qui se fait jour au FN. Reste le «phénomène » Macron qui pourrait effectivement drainer tout ce que la France d’en haut compte de conservateurs et voir se rallier une fraction du PS

Mais en réalité la question est mal posée. La vraie question est de savoir si une fois élu, Fillon va pouvoir contenir cette opposition – au moins la rendre moins nocive. Faute de quoi il ne pourra tout simplement pas tenir au pouvoir. Et cela passe par des succès rapides sur le terrain de l’économie, en même temps qu’un véritable engagement sans ambiguïté sur le terrain sociétal : que ce soit sur l’école ou sur l’immigration.

Discuter de ses moyens véritables sort du cadre de cet article. Nous y reviendrons. Mais on ne peut s’empêcher de rappeler que Fillon a fait de la vérité l’axe de son discours : l’idée étant qu’à « annoncer la couleur » avant d’être élu on se donnait les meilleures chances de la mettre en œuvre après. La moindre des choses serait donc d’abonder dans son sens. Et on peut regretter que tant de gens à droite soient si réticents à le suivre sur ce point. De Gaulle bon dos !

Ce contenu a été publié dans autres. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *