De l’échec de Hollande à la crise de la gauche

Il n’y a pas que de mauvaises nouvelles par les temps qui courent. La démission de Hollande et plus encore le contexte de cette démission, sont de celles-là. Car cette démission pourrait ouvrir à de très larges recompositions dans la gauche française et qui débloqueraient à coup sûr la vie politique. C’est ce que l’on veut ici examiner.

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Mais évacuons tout d’abord les faux débats…

Dans la vie politique, bien souvent, les débats de fond partent d’événements de détail ; et la démission de Hollande en est un assurément. Ses conséquences à court terme, l’avenir de M Valls, notamment, n’intéressent pas. Le point important est ailleurs, dans le fait que cette démission ouvre une période de risque et vienne à déclencher un processus de réflexion voire peut-être de recomposition de la gauche. Cela a d’ailleurs été prédit par quelques observateurs (M Bouvet) : le simple fait d’envisager la fin du PS montre que des événements peuvent se produire et qui pourraient rebattre des cartes battues depuis extrêmement longtemps.

Malheureusement il n’est pas sûr que le débat public soit d’un secours sans faille à cet effet. Car ce débat est tenu depuis trop longtemps par la gauche intellectuelle, mais dans une situation où ce sont les seconds couteaux qui interviennent : que l’on songe aux éternels « sociologues » qui peuplent les colonnes du Monde ou de Libération. Or un second couteau ne pense pas, et certainement pas sa fin. Un foucaldien n’est pas Foucault. Il ne pourra dans ces conditions se défaire de ses propres concepts, alors qu’ils sont visiblement inadaptés. Nous entrons donc dans une période faite d’aveuglement et où le simple fait d’éclairer le débat devient une nécessité.

Et notre propos est de le faire peu à peu : plutôt que de tenter de grandes fresques à la Brustier, dont les fastueuses prévisions sont destinées à échouer, il est de pointer semaine après semaine ce que l’on refuse de voir

 

I – D’où vient l’échec de Hollande ?

 

            Le premier point que nous voulons traiter est celui de la cause ou plutôt de l’enchaînement des causes qui ont valu l’échec du quinquennat Hollande. Il s’agit d’un point important, car ce renoncement fait passer son échec du statut de jugement discutable au statut d’un événement sinon historique du moins structurant : on se situera désormais par rapport à ce qui l’a causé.

Malheureusement il n’est pas sûr que l’on en ait bien mesuré ces causes. En effet, l’image que l’on se fait aujourd’hui de l’échec de Hollande est assez simple, puisqu’elle met en regard l’opposition entre un discours de campagne « très à gauche » et une politique dite socio-libérale ou même libérale comme en témoigne le CICE. Trop tard, trop ou trop peu : ce CICE aurait insuffisamment produit d’effet, alors qu’à gauche on était désorienté. Partant de là Hollande aurait fait une erreur « politique » ; il n’aurait pas compris l’ampleur des différences qui minaient sa base politique et que les retards dans le redressement ne permettaient pas d’atténuer. Il s’est alors produit ce qu’on attendait peu, et qu’on ne peut pardonner : Hollande a perdu sa majorité, il devait échouer

Cette analyse n’est pas entièrement fausse : elle signale qu’effectivement et pour la première fois depuis, disons la montée de Mitterrand[1], le principe de l’unité à gauche est remis en question. Mais elle nous semble manquer un point important et qui concerne l’origine de ce tournant. Un premier point lui aussi politique, et qu’on ne veut pas voir.

A l’origine de l’échec de Hollande : une ponction fiscale aux effets non maîtrisés

Rappelons-nous d’abord les faits : Hollande est tout à fait lucide sur les conditions de son arrivée au pouvoir, et la nécessité de conserver sa base politique. Ce point a été démontré. Mais il est tout aussi lucide sur la situation de notre économie, et notamment de l’endettement. Il en a, si l’on veut résumer, une « vision technocratique ». C’est pourquoi, loin du libéralisme social, il va faire une ponction fiscale radicale : l’idée étant qu’on pouvait « contenir les déficits » en attendant que la France bénéficie de la reprise conjoncturelle prévue par tous les spécialistes. Le principe en était du pur cynisme «à la Mitterrand », mais il faut voir qu’il était cohérent avec la politique affichée pendant la campagne et les principes redistributeurs du Parti Socialiste (nous traiterons ailleurs de la question de la « relance keynesienne » ). En fait il s’agissait d’une ponction massive, très à gauche car ciblée sur les couches sociales réputées non favorables à elle : les épargnants, les cadres, les familles, les indépendants qu’on appelle souvent « les patrons » ; l’espoir étant que le coût politique en serait modéré dans sa base, et qu’il pourrait bénéficier nettement de la reprise, en arguant de sa stabilisation des déficits.

Comme on le sait la stratégie a échoué. Factuellement la reprise aura bien lieu, mais laissant la France de côté, forçant en quelque sorte le pacte de responsabilité et surtout le forçant SANS que l’on puisse ré-augmenter la fiscalité pour complaire au PS. La grève de l’investissement étant passée par là.

Car l’élément central est ce qu’on a appelé la révolte des contribuables, ce mouvement multiforme, inconnu en France, au moins depuis Poujade. Que le lecteur pour s’en convaincre revienne à l’année 2013. Et qu’il relise la suite des événements : il verra que c’est ce mouvement qui a bloqué Hollande et l’a conduit à rechercher dans le CICE les voies d’une compensation (ciblée, elle aussi) et mais aussi s’enfermer dans un dialogue impossible avec une gauche de la gauche irrédentiste – on s’interrogera sur elle dans un autre papier.

Le problème est alors de comprendre à la fois cette action irréfléchie et les conséquences de cette action. Car on doit faire ici un deuxième constat peut-être plus grave : le fait que cet épisode a été rapidement oublié des commentateurs politiques, tout à la contemplation de la « montée du populisme ». Alors que nous apprend cet épisode ? Par souci de facilité, nous répondons ici seulement à quelques unes des questions que l’on devrait se poser

 

II Un tournant implicite du pari socialiste

 

Tout d’abord quel est l’enjeu de cette ponction ?

Ecartons tous les mythes. Hollande n’était pas fou au point de croire qu’une ponction fiscale le rendrait populaire. Il s’inscrit dans un tournant – on dira par facilité « à gauche » – de son propre parti, et un tournant récent. C’est en effet dans les années 2000 – ici au travers du slogan « réhabiliter l’impôt » – que le PS va réhabiliter la vieille référence à l’ « égalité réelle » et qui devient à ce moment l’alfa et l’oméga de sa communication. Mais ce tournant n’a pas été assumé par le Parti socialiste, il est resté implicite, inavouable, car en réalité il touche au principe même de la démocratie

Dans la représentation du PS en effet, ce thème de l’égalité par la fiscalité n’est que la continuation d’une politique de redistribution que le jeu traditionnel des assurances ne permet plus (c’est-à-dire le système des cotisations assises sur le travail). Or ce n’est pas la même chose : dans un pays démocratique, la base fondamentale du politique est le consentement à l’impôt qui permet, et qui est seul à permettre à l’Etat de fonctionner pour le bien général. Et ne l’oublions pas ce sont les plus aisés qui consentent à l’impôt – dans leur majorité d’ailleurs ils ont gagné l’argent qu’ils possèdent plus que les autres, écartons le mythe du rentier. Toucher à la fiscalité dans ces conditions – c’est-à-dire en ciblant clairement et encore une fois « ceux qui payent » – c’était risquer de toucher au fondement même de la démocratie qu’est ce consentement à l’impôt.

Qu’il y ait eu une révolte fiscale signifie donc que ce consensus a été touché, que cela pose un problème politique.

C’est ce que n’ont vu ni Hollande ni le PS. Leur politique procédait d’un calcul électoral : frapper une catégorie précise de la population en supposant que les pertes économiques ( la fuite des capitaux et des contribuables) seraient faibles. Technocratiquement, Hollande ne s’est pas trop trompé. C’est politiquement qu’il s’est fourvoyé : Hollande a provoqué une réaction politique, id est une réaction de politisation qui l’a peu à peu enfermé.

Mais allons plus loin : ne sommes-nous pas à l’origine du phénomène Fillon ?

Si, partiellement, mais incontestablement. Et là encore les commentateurs autorisés n’ont pas su le voir. Car qu’a-t-on dit à ce propos ? On dit avoir été surpris. Ainsi, M Gauchet que l’on a vu plus avisé, répète à l’envi que « l’électorat de droite a eu un comportement stratégique d’une qualité insoupçonnée » ( lire : il a su en quelques jours profiter des sondages annonçant un ‘frémissement’ pour Fillon pour se débarrasser des deux leaders de sa primaire réputés « chevaux très discutables » dans la course à l’Elysée). Sans doute. Mais ce n’est pas là l’essentiel : l’essentiel est qu’un comportement de ce type n’advient que lors d’un mouvement exceptionnel de politisation : rappelons que la droite, plus qu’une autre, délègue traditionnellement sa politique à des professionnels. Or là, et de façon exceptionnelle, la base de la droite s’est saisie elle-même de sa propre politique. Cela signifie qu’elle s’est recomposée politiquement. En fait il y a eu trois facteurs convergents : ce que recouvre le mouvement « sens commun », la volonté de réagir à l’Islam – on y reviendra. Mais il y a eu surtout ce mouvement de rejet des contribuables

C’est cela que n’ont pas vu Hollande et les commentateurs : Fillon a réussi à réintégrer ce mouvement de rejet de l’impôt à la vie politique par sa campagne. Et il en tire les fruits dans cette cohérence insoupçonnée que montre aujourd’hui de la droite républicaine – une cohérence qui pourrait suffire d’ailleurs à le faire élire. Autrement dit, et de même que l’état d’esprit unitaire a largement forcé sur des décennies, à l’union de la gauche, de même l’électorat de droite pousse aujourd’hui à un programme commun à droite.

Mais, dira-t-on, cela n’est pas moral. N’était-il pas juste que les riches payent pour les pauvres ?

En arriver à cette question n’est pas fermer le débat comme le souhaite la gauche[2], mais au contraire l’ouvrir. Ouvrons le donc. Car cette question est mal posée, elle cache en fait les vrais enjeux moraux, on dira politico-moraux, de cette situation. Creusons ce point

En posant la question de la sorte, nous l’avons fait à partir du point de vue actuel de la gauche « égalitariste », laquelle présente son point de vue comme éternel : il n’est pas moral que vous disposiez ( et non pas gagniez) d’un centime de plus que moi, nous sommes égaux en droit, nous devons l’être dans les faits. Mais en réalité cette vision assénée à longueur de temps par le pouvoir médiatique de la gauche, nous fait oublier que telle n’était pas sa position historique. Elle est une forme de sophisme.

En effet lorsqu’on parle de l’égalité réelle, on se prétend dans la continuité de la gauche et notamment de la gauche la plus glorieuse, celle du mouvement ouvrier. On s’appuie essentiellement sur l’image positive qu’il a laissée dans la conscience européenne. Mais on s’y appuie à tort. Le mouvement ouvrier ne se battait pas pour l’égalité mais pour la justice et il le faisait surtout à partir d’une position de contribution positive à la vie de la société. Pour le dire d’un trait, bien sûr caricaturé, ce sont les ouvriers – et les paysans – qui « soutenaient la société » qui « la faisaient se tenir debout » (on disait qu’ils produisaient la richesse). Si l’on n’en est pas convaincu qu’on réécoute « l’Internationale »…

Réclamer la justice de la part « des ouvriers » était donc pleinement justifié. ..

Mais peut-on dire de même aujourd’hui ? Ce serait manquer un phénomène essentiel : que cela plaise ou non, ceux qui portent la société aujourd’hui, ce ne sont pas les plus pauvres, ce ne sont en tout cas plus eux. Ce sont certes certains électeurs de gauche, mais ce sont surtout les cadres des entreprises ou du moins les plus compétents de leurs salariés… et donc les plus payés (si vous n’êtes pas d’accord, je vous demanderai de faire un stage en entreprise, vous serez édifié !). Ce sont les familles, id est : celles qui éduquent leurs enfants, et qui les éduquent de plus en plus par elles même (en payant pour des écoles privées) et de moins en moins hélas par l’école publique. Et l’on pourrait continuer très longtemps : tout est à l’avenant. Regardez la « tenue » des différents quartiers des villes : ce sont ces classes moyennes dites supérieures qui les tiennent, ceux qu’on appelle les riches. Mais ce sont eux qui payent l’impôt sur le revenu. Seuls. Ce sont eux aussi qui cotisent le plus pour la sécurité sociale et donc pour celle des autres. C’est eux qui redistribuent…  . Qu’on leur demande de payer encore plus, et de payer encore seuls puisqu’on n’a voulu faire aucune économie, voilà qui a été perçu comme injustice. Comme immoral. Et quand une couche sociale perçoit une injustice à son égard, en démocratie, elle se politise.

C’est cela qu’on se refuse à voir et qui explique largement l’appui qu’a ressenti Fillon bien avant que les prétendus « chercheurs en sciences politiques » ne s‘en aperçoivent. La suite est désormais connue .

 

III – Une première conclusion

 

On peut répondre désormais, au moins partiellement à la question que nous posions : derrière l’échec de Hollande il faut voir un mouvement de recomposition politique, qui prend sa source non pas dans un mouvement vers la droite de sa part. Mais dans un mouvement vers la gauche du parti socialiste – vers la thématique de l’égalité et sa traduction fiscale ; et dans la réaction de politisation en retour d’une grand part des classes moyennes supérieures. Le reste à suivi.

Disant cela empressons-nous de rajouter, nous ne prétendons pas épuiser la question : ni la question morale, ni la question économique, ni la question politique. Nous n’avons même pas abordé la question de la dynamique éventuelle de ce qui soutient Fillon, ni la question sociétale etc… Nous n’avons fait que souligner un phénomène précis, largement à l’œuvre dans la vie politique, mais que bizarrement on tend à occulter.

Car la question qui se pose en priorité désormais est un préalable à toutes ces questions-là. Elle est de savoir pourquoi l’on ne voit pas ce phénomène ? Pourquoi la gauche s’est-elle aveuglée à ce point ? C’est ce que nous essaierons de comprendre une autre fois ..

[1] Nous parlons ici de l’élection de 1965 qui signe la victoire du principe de l’union de la gauche..

[2] Qui en profite généralement pour interdire tout simplement ceux qui ne pensent pas comme elle.

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