Trump ou la défaite de l’Université

10 jours après l’élection de Trump, le temps est venu de distinguer l’émotion, d’où qu’elle vienne, de la réflexion sur ses enjeux. Car ce que révèle cette élection, comme la manière dont elle a été traitée par les observateurs n’est pas pour rassurer.trump-clinton1 Qu’est ce qui explique cette élection ? Que révèle-t-elle ? C’est ce que nous voulons commencer à évoquer, brièvement, certes, mais en tentant d’aller au fond des choses.

Une erreur des médias et non pas des sondages

Partons d’un point loin d’être anecdotique. On a accusé « les sondages » de s’être lourdement trompés. C’est faux. Car l’élément important de cette élection n’est pas dans la victoire de Trump, par ailleurs discutable, mais dans la mobilisation qu’il a suscitée. Logiquement, si les choses s’étaient passé « comme avant », le résultat de Trump aurait dû être du même ordre que celui de J.M. Le Pen en 2002. Car il avait toute l’Amérique officielle contre lui et 5[1] fois moins d’argent que Clinton. Ne dit-on pas qu’aux USA l’argent fait les élections ? Pire il a perdu nombre de soutiens républicains comme la célèbre Silicon valley. Sa défaite aurait dû être abyssale. Or il n’en a rien été. Autrement dit que Trump ait fait 0,1 % de plus ou de moins – ce qui donne l’élection – est secondaire, l’important sont les quasi 50%. Mais cela les sondages l’ont vu, aux marges d’erreur près, puisqu’ils ont annoncé dans la dernière semaine un résultat serré.

S’il y a erreur par contre, et il y a eu erreur manifestement, elle vient des médias, dont l’unanimisme a été littéralement étouffant. 200 journaux pour Clinton, 6 la plupart mineurs pour Trump : on est plus près de l’Urss d’un Khrouchtchev que des Usa de Kennedy ! Et le parallèle ne s’arrêterait pas là si on voulait creuser. Or il faut voir que le « parti des médias » comme le dit si bien B Couturier a fait deux erreurs : la première, celle qu’on a coutume de pointer est dans leur prise de parti en faveur de Clinton, qui leur a fait prendre comme on le disait « leurs désirs pour des réalités ». Mais après tout ils ont le droit au sens juridique. Par contre, ce dont les médias n’avaient pas le droit ( nous parlons ici du droit moral) c’est de ne pas dire la réalité, de ne pas donner la parole aux électeurs de Trump, de ne pas enquêter sur le soutien dont il a bénéficié. Et de ne pas essayer de le comprendre.

Cela veut dire que le Parti des médias a rompu le contrat moral qu’ont les médias avec une société démocratique : ce contrat exigeant, en échange de la position privilégiée qu’elle leur accorde, qu’ils exercent une fonction d’information sinon objective, du moins honnête, et une fonction d’analyse sincère. D’objectivité il n’y en a pas, lorsqu’on se coupe de la sorte du pays profond, et il y a clairement eu refus d’analyse, négation des faits. C’est de ce point qu’il faut partir : rappelons–nous il y a quelques années à peine, les médias américains servaient de référence à tous les journalistes de la terre. Ils étaient incontestés et se sont totalement fourvoyés. Pourquoi ?

Le parti de l’Université

Derrière cette erreur des médias, il faut voir un phénomène massif, le véritable non-dit des analyses, et qu’il faut interroger. Le fait que la carte électorale a épousé la courbe des diplômes, quasi-littéralement. La chose est reconnue : plus on est diplômé, plus on a voté Clinton, plus haut on est diplômé ( Bac + 5 vs Bac + 2 pour donner une image) plus on a voté Clinton, mieux on est diplômé ( Harvard vs une Université d’un petit Etat) , plus on vote Clinton. Tous états mêlés, tous métiers confondus : lawyers, médecins, cadres du privé, ingénieurs, artistes ou prétendus tels et bien sûr la Silicon Valley. Et c’est parti pour durer.

Là est le phénomène principal et dont on doit d’abord souligner la nouveauté : il s’agit d’une première dans le monde occidental. Certes il y a eu plusieurs fois un « parti des intellectuels », notamment en France. Nous l’avons connu au XVIIIème siècle, ne l’oublions pas c’est lui qui va préparer la révolution à grands coups d’Encyclopédie. Nous l’avons encore connu au XXème, et là nous l’avons subi pour le plus grand bien de Staline si ma mémoire est bonne. Mais ce parti des intellectuels n’était pas «le » seul parti du savoir ou prétendu tel. Au XVIIIème il co-existait avec l’Eglise, un autre parti du savoir, largement plus nombreux au demeurant et qui lui était opposé. Au XXème les médecins, les avocats, les cadres – bref le savoir des praticiens – n’était pas avec les fameux « intellectuels de gauche ».

Or c’est cela qui change avec cette élection ; cela veut dire que la coupure qui se révèle aux Etats-Unis est d’abord le produit de la formation intellectuelle que ces gens-là ont reçu au moins autant que de leur position sociale. Il faut y voir deux choses :

  • l’effet de ce qu’on a appelé l’économie de la connaissance, le fait que le travail intellectuel a remplacé le travail manuel. Une évolution dont les racines sont plus profondes et plus anciennes qu’on le dit – mais en parler ici nous mènerait trop loin
  • mais l’effet aussi du long et patient travail de 70 ans de formation de la part de l’Université avec un grand U. Et du point de vue politique, id est des conceptions que l’on peut en avoir, c’est là le point essentiel.

Autrement dit la coupure qui se révèle aux Etats Unis est d’abord le produit de l’Université : il y a d’un côté les sachants, les bien formés, les biens éduqués comme le disent avec naïveté bien des démocrates, qui font face aux autres, les non-sachants, les non-éduqués.

Evidemment on sera choqué d’un tel constat ; mais c’est la réalité qui est brutale par les mots employés qui la disent. Et si on les accepte on verra qu’ils éclairent ce qui s’est passé aux USA. Ils éclairent d’abord la tendance – on dira ici : despotique – de tout un courant démocrate qui a clairement décidé de refuser la volonté du suffrage universel. Cf les manifestations qui perdurent après l’élection de Trump. Ils n’ont pas seulement la morale, ils ont la science avec eux. Et ils éclairent à l’évidence l’attitude des médias américains : leur échec surprenant est lui-aussi, lui d’abord le produit de l’université.

Et cela interpèle fortement

La mémoire de Von Humbolt

Car la question qui se pose est alors celle-là et il faut en mesurer la lourdeur : logiquement, une telle sélection devrait être idéale pour les USA comme pour la démocratie. Platon y verrait même la matérialisation de sa république qui sélectionne le pouvoir en fonction du savoir. Ecoutons encore la bien pensance médiatique : elle n’a jamais nié la dérive possible des médias, mais l’a toujours attribuée à des éléments extérieurs au journalisme. Nous renvoyons ici à la ritournelle bien française sur le pouvoir nocif de l’actionnaire et la nécessaire indépendance de la presse. Cette ritournelle signifie en fait que la libre sélection opérée par l’université ( en France, les diverses écoles), la libre mise en œuvre de ce qu’on en a appris lorsqu’on est un journaliste est la garantie de la qualité des médias. De la bonne effectuation de leurs missions. Et on peut bien sûr étendre le raisonnement.

Chacun en conviendra, cette position est à ce point partagée qu’elle en a même inhibé ceux qui, chez nous, constatent sans protester les parti-pris répétés de l’audiovisuel public. Un service public, modèle, s’il en est du journaliste-de-droit du fait de ses diplômes

Or ce qu’on voit comme en plein jour, c’est l’échec de ce modèle. Oui les jounalistes ont été libres, mais ils ont fait le pire usage de cette liberté. Et répétons-le : ils ne se sont pas fourvoyés parce qu’ils ont pris un parti prétendument moral contre Trump, ils se sont trompés, massivement, consciencieusement trompé, ils ont refusé de voir, en tout cas ils n’ont pas vu la réalité. Et il serait facile de le voir : plus ils sont diplômés, mieux ils ont été formés par l’Université, plus ils se sont éloignés du réel.

Ce constat est disons-le angoissant. Car c’est l’Université qui est en jeu dans cette affaire, et l’on rappelle ici que l’Université Américaine s’est construite sur le modèle allemand, celui des Kant et des Von Humbolt. Le fleuron de la culture occidentale. Pourtant ce que nous vivons : la division de l’amérique, mais aussi le naufrage des médias sont aussi le produit de cette Université. Et là encore c’est appelé à durer

Rétablir la valeur de la vérité

Reste alors à savoir pourquoi ? Est-ce donc le savoir qu’il faut condamner ?

Ne nous faisons pas d’illusions ; beaucoup conclurons de la sorte. A tort. Pour le comprendre il faut d’abord pénétrer dans l’université, non pas sur les campus, mais dans les salles de cour. Dans ce qui est enseigné. Et comprendre ce qui dans ce qui est enseigné est erroné. Car il y a quelque chose de manifestement faux dans le savoir que l’on y diffuse

Nous ne le pouvons difficilement, dans un article de ce type. Aussi nous contenterons nous d’une seule remarque.

On le sait tous, le politiquement correct est né aux Etats unis, il y a établis ses diktats dramatiques. Mais il y a plus au moins comme un symptôme. Il y a une tonalité bien française et qu’on appelle « la french theory » : ce corpus mi Foucaldien, ni Derridien avec un zeste de Deleuze et de Bourdieu, et dont le cœur même est le rejet de la tradition philosophique , le rejet de l’idée de discussion philosophique et de vérité. M de Humbolt s’en est souvent retourné dans sa tombe d’impuissance : mais ce corpus est aujourd’hui hégémonique dans l’université américaine et il n’est pas pour rien dans la dérive que nous constatons.

Quelque part ces élections sont une leçon de philosophie

[1] D’après les rares chiffres qui ont été donnés. Retenons l’ordre de grandeur

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